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La vieille

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24octobre 2018
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Elle marche à grands pas , une capuche de plastique sur la tête, un cabas à carreaux qu’elle porte depuis toujours, calé sous le bras, la vieille. Une gabardine terne, couleur mastic, sans forme, sans âge comme elle. Même le nom est moche. Gabardine, cabas, talons plats, raplapla. Tout semble la tirer vers le sol, même ses bas beiges, couleur chair flétrie, qui ne gênent plus que des tendons musculeux en guise de mollets. Le corps entier est une silhouette vague, une ombre qui se perd dans le gris de ce jour de pluie.

On la devine maigre, épaules osseuses recroquevillées. On pourrait lui compter les os à cette vieille qui insiste à être de ce monde. Faut bien se nourrir, marcher un peu, bouger sa carcasse, rester dans la ronde, la ronde des vivants, de ceux qui regardent l’avenir droit dans les yeux. L’avenir était de plus en plus incertain mais elle se levait chaque matin, coûte que coûte. Que faire d’autre ? c’était pas son genre de demander. Ca non, elle l’avait jamais fait! Avait toujours tout fait toute seule, tête droite. Allait pas changer maintenant et jouer sa pleureuse. Quémander. Non mais ! Et sinon, serait morte de faim. C’est qu’elle aimait encore tremper son pain. La trempouille qu’elle disait, dans du lait, de la soupe ou mieux dans du vin, du rouge. Ca la réchauffait, lui faisait oublier les douleurs, les pleurs enfouis. Elle se sentait toute chose après, une douce langueur l’envahissait, opiniâtre, réchauffait celle qui avait toujours froid et la faisait enfin céder, s’assoupir, se couler dans le sommeil, menton têtu contre poitrine, bouche molle, tordue.

Cet abandon, il fallait le mériter, se lever, prendre le cabas et sortir dehors.

On lui avait parlé d’une aide à domicile. elle y avait droit, aurait rien coûté. Mais elle voulait pas la vieille. Aurait pas voulu quelqu’un chez elle. Une étrangère, une touche-à-tout, pis, une voleuse qui fouille dans ses affaires, retourne ses souvenirs comme le laboureur retourne sa terre, le coeur froid.

Et puis il y avait la maison de retraite. Elle recevait des réclames, les jetait, sans un regard. Elle voulait pas savoir, elle avait pas de quoi et tant mieux. Elle aimait pas les vieux, les fuyait, se voyait trop dans leurs yeux éteints, préférait rester chez elle à fuir les miroirs.

Le jour venu… Regarde son chat, est tout miteux, ne pèse presque plus rien, comme elle, la peau et les os. Il n’y a que les bêtes qui se couchent pour crever, ont un sens pour ca, eux, n’encombrent plus les routes, se retiennent de respirer. Les yeux déjà clos. Mais pas la vieille. Elle tend ses maigres forces, vérifie ses clefs, deux fois. Ses clefs, son cauchemar. Les perdre. Être du mauvais côté de la porte. Enroule ses doigts tel des serres autour des anses du cabas. Dans la rue, sous la pluie, tête baissée, elle résiste au vent qui la pousse sans ménagement. La vieille est devenue transparente aux yeux de tous, depuis bien longtemps, comme si elle ne faisait déjà plus tout à fait partie du paysage, invisible . D’ailleurs tout a pris pour elle une couleur un peu bistre, délavée, lointaine. Plus de pleurs, rires et cris remisés, pas même d’’ennui. Un désintérêt plutôt.

Elle se demande si c’est elle ou le monde qui a changé. Les deux sans doute. Elle n’a plus sa place. Tout est étrange, différent. Perdue même dans sa rue.

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« Il était une fois » une conteuse qui naît, forte de son trajet et de ses rencontres, les poches pleines de mots, les siens et ceux des autres tout mêlés, tout emberlificotés. Juste le corps et les mots, et un costume assorti à chaque spectacle, comme un bijou.
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C'est une voix qui vous enchante, un sourire malicieux, un regard transperçant, une gestuelle en harmonie avec les mots ... Roberte Lamy s'inscrit dans la tradition des passeurs d'histoires. C'est une rencontre que l'on n'oublie pas. Nathalie Levassort - Section Jeunesse de la Médiathèque Jules Vernes (Ville de Puteaux)

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