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Réminiscences

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14juillet 2018
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Il est là dans l’ombre d’un recoin du salon mimant une silhouette sur son pied de bois.

On pourrait le prendre pour un épouvantail, mais lorsqu’il est vêtu d’une robe de voile, enveloppé de mousseline ou de dentelle et que les mains de la mère s’affairent, le mannequin de couturière se métamorphose sous les yeux de la petite encore endormie.

Dans la lumière tamisée, la petite lampe de cuivre penche vers lui sa corolle de verre, partage ses reflets mordorés et lui donne vie, semble l’inviter au mouvement, à la danse.

La petite en est sûre, il va s’échapper, s’enfuir, loin de ces petites banderilles que la mère plante dans la toile dodue, loin du ruban centimètre qui étreint sa taille ou de la craie qui lui cisaille le cou.

Le mannequin est docile pourtant, impavide.

C’est la mère qui danse à présent ,  volète autour de lui dans un mouvement incessant d’épingles de la bouche à la toile, de la toile à la main, sous la menace des ciseaux qui brillent d’un éclat féroce dans la nuit.

Lui ne recule pas, accepte son sort, et bientôt paré de crêpe georgette, prend ses lettres de noblesse, singe l’élégance parisienne dans le petit appartement devenu écrin sous les yeux écarquillés de l’enfant . La fillette a envie d’applaudir devant le spectacle mais la mère la croit encore endormie; alors, se contente d’ouvrir encore plus grand les yeux et dans la demi inconscience et de l’enfance et du sommeil, se rêve déjà grande, portant la robe, devenue corps de toile sur grandes quilles et  genoux cagneux. Presque une reine.

Mais le rêve est de courte durée, les doigts de la mère défont dans la même frénésie ce qui a été construit avec grâce. Les aiguilles sont arrachées, plantées dans le pique-aiguille bleuté, dont le tissu par endroit décousu découvre le rembourrage pelucheux.

Le tissu glisse sur la toile, recouvre le trépied de bois, le mannequin est exposé, nu.  

Robe emportée, glissée dans un papier de soie.

Le rêve de la petite se brise.

 

19juin 2018
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Lire c’est rêver les yeux ouverts, dit-on, une nourriture, une faim.

Pour la petite, Le goût du sucre se mêlait au plaisir de la fiction. Le jeudi était, à cette époque là, le jour des enfants, sans école. Le temps était bien long entre le départ de la mère et son retour.  Et pourtant ce temps lui appartenait, en propre, il était un refuge, s’étirait dans une quasi somnolence, presque sans conscience. Avec le retour de la mère revenait le temps du réel, du concret.

Elle avait pris l’habitude, se réveillant seule dans l’appartement, de remplir de sucre une bouteille d’eau, caler chaise et coussin dans la cuisine, là, près des fenêtres qui donnaient sur les toits,  puis de se diriger vers la bibliothèque maternelle dans le salon. Choisir le livre du jour n’était pas une tâche facile pour la petite. La bibliothèque imposante, chargée de livres serrés, entassés, Recouvrait l’intégralité de deux murs du salon jusqu’au plafond. Certains d’entre eux, anciens, reliés de cuir, à la tranche dorée, L’intimidaient. D’autres, qui dissimulés dans des recoins secrets Étaient réservés aux adultes, elle les ignorait, encore obéissante. Elle finira par les lire un jour, et n’y comprendra rien ou presque, Mais ils lui laisseront le goût du non-dit, du caché, des interdits. Elle leur préférait quand à elle, les épais, aux couleurs rutilantes, Qui annonçaient de longues péripéties, des romances exotiques. Comment reconnaître celui qui ouvrira les portes de l’aventure? Le hasard le plus souvent, l’intuition parfois, un auteur reconnu,  Et à coup sûr, la curiosité et le goût des mots, des personnages, Des situations déjà, qui seront ce qui accompagnera sa vie adulte. Le livre élu sera l’objet de toute son attention de ce jeudi. Assise,lovée sur la chaise, pieds en l’air posés directement sur le buffet,Il sera dévoré en place du repas, avalé, point de départ des rêves et régurgitations imaginaires de la semaine, qui, se mêlant au réel,  Saura l’adoucir comme le fera l’eau sucrée coulant sur le menton. La mère n’en saura rien, livre et chaise rangés à leur place. Seuls la mémoire en conservera la fièvre et les élans secrets.

11juin 2018
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Le premier jardin, inaugural, c’est celui de l’émoi de la nature pour la fille de la ville. Une maison en meulière, cachée derrière la végétation, c’est la photo qui le dit, un peu jaunie.

La petite a un short et des nattes, un sourire convenu comme toujours du temps de son enfance, le regard en dessous qui en dit long sur les bêtises à venir.

C’est une amie de la mère la femme qui habite la maison, une maison de banlieue avec des airs de province, avant les échangeurs, les barres d’immeuble, les quartiers.

La petite a dix ans dans ces années soixante les jupes raccourcissent, le vieux monde se cabre, renâcle, joue les prolongations. Témoin des conversations de femmes seules, un échec à l’époque, un stigmate, presque une honte, elle s’ennuie surement et contient son corps à l’immobilité. La mère a un enfant, est divorcée, pas fille mère, c’est déjà ça, et acquis de haute lutte, mais pas plus. L’enfant a un nom, qui a valeur de non, d’erreur, de mensonge, de non dit.

La femme de la maison n’a ni mari, ni enfant. Vieille fille,  alors qu’elle n’est pas une vieille ni plus une fille aux yeux de la petite. C’est l’époque qui veut ca, l’héritage du passé.

La petite s’en moque, elle fait bonne figure et se tait. C’est une visite de la mère, la petite l’accompagne. Elle est toujours avec elle, de concert, un monôme, la môme. N’imagine rien d’autre qu’être avec la mère, comme un bout de la mère.

Petits gâteaux rassis en rang dans la boîte en fer, jus de fruit pour la petite, café pour les parleuses. La petite regarde par la fenêtre, happée par la glycine.

Autorisée enfin à sortir, laisser les femmes parler entre elles, secrets, regrets, espoirs, elle ne demande pas son reste.

Et le jardin l’accueille, la prend à bras le corps. Un fouillis de branches, d’arbustes folâtres, de fleurs odorantes. Jardin touffu qui ignore la coupe, chaque espèce prospère, se fraie un chemin au sein d’autres essences. Volubilis, onagres et rosiers s’entrelacent, cerisier lourd de ses fruits,  poiriers entravé de liserons.

La petite avance jambes nues, brave les orties, se laisse gifler par les branches basses, découvre  la force de la nature dans ce petit jardin qui lui ouvre un monde, empli d’oiseaux et d’odeurs.

Le temps s’arrête. Fourmis captent son attention, papillons l’enchantent, gendarmes en colonne, écorce d’arbres et lierre. Lieu enchanteur qui offre sa fraîcheur en ce jour d’été chaud et lourd, lumière tamisée les rayons percent, adoucis et retenus. Le temps est suspendu et lorsque l’appel de la mère se fait entendre, la petite feint de ne pas comprendre, voulant retenir le moment présent, repousser le départ mais la voix s’impatiente impossible à ignorer. La petite réapparaît, joues rouges, mollets griffés, doigts terreux. La mère hésite entre rire et convenance puis tourne les talons. Il faut rentrer. Un train  à prendre. A ne pas rater. Au revoir . A une autre fois. Quelle belle après-midi. Si la mère savait !

Dernier regard au jardin qui semble n’avoir pris vie que pour elle. Le retour, le coeur lourd, des effluves plein les doigts.

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